Pendant longtemps, les habitudes alimentaires étaient transmises au sein des familles. On apprenait à choisir les produits, à les préparer et à manger selon les saisons. Cette transmission reposait sur l’expérience, l’observation et des gestes quotidiens. Aujourd’hui, cette chaîne s’est en grande partie rompue. De nombreuses personnes ne savent plus ce que signifie bien manger. Elles ne reconnaissent plus les produits bruts. Elles ne savent plus comment les cuisiner ni comment équilibrer leurs repas.
Les repères se sont brouillés. Les rythmes de vie se sont accélérés. Beaucoup de repas se prennent à l’extérieur ou sont consommés en vitesse. La nourriture industrielle s’est imposée. Elle est accessible, prête à l’emploi, souvent bon marché. Mais elle modifie profondément les comportements. Elle déconnecte les individus des aliments. Lire une étiquette devient difficile. Comprendre les ingrédients, évaluer les apports nutritionnels, distinguer les graisses ou les sucres devient un savoir technique que peu de gens maîtrisent.
L’information est pourtant abondante. Sites, blogs, vidéos, applications, livres : tout semble disponible pour apprendre à manger mieux. Mais cette abondance crée aussi de la confusion. Les messages sont souvent contradictoires. Ce qui est conseillé un jour est déconseillé le lendemain. Le sucre est accusé, puis les graisses, puis le gluten, puis les produits d’origine animale. Certaines personnes se tournent alors vers des régimes restrictifs sans en comprendre les effets à long terme. D’autres renoncent à faire des choix, faute de savoir à quoi se fier.
L’éducation nutritionnelle reste marginale. À l’école, elle n’est abordée que de manière ponctuelle. Dans les familles, elle dépend beaucoup du niveau de connaissance des parents. Dans les médias, elle est souvent noyée dans des discours commerciaux ou moralisateurs. Les conseils sont parfois liés à des intérêts économiques. Certains produits sont valorisés car ils répondent à des tendances ou à des stratégies marketing. On met en avant des bénéfices supposés sans toujours présenter les limites ou les risques.
Beaucoup d’enfants grandissent sans apprendre à différencier les types de produits, sans savoir d’où vient ce qu’ils mangent. Le lien entre alimentation, santé et bien-être n’est pas évident pour tous. Les pathologies liées à la nutrition augmentent. Obésité, diabète de type 2, hypertension, carences en fer ou en vitamines sont plus fréquentes. Une partie de ces problèmes est liée à une méconnaissance des besoins du corps. Manger selon l’appétit ou selon les envies ne suffit pas toujours. L’équilibre repose sur des apports variés et adaptés.
Cette perte de connaissance ne touche pas seulement les individus. Elle concerne aussi la société dans son ensemble. Les circuits alimentaires sont devenus complexes. La production, la transformation, la distribution sont souvent délocalisées. Il devient difficile de savoir ce que contient un plat, même simple. Les pratiques agricoles, les modes d’élevage, l’usage des additifs ou des conservateurs ne sont pas toujours transparents. L’alimentation est devenue un sujet technique, parfois éloigné du quotidien.
Certaines initiatives tentent de recréer du lien. Jardins partagés, cours de cuisine, marchés de producteurs, programmes scolaires : ces actions permettent de redonner des bases. Elles réintroduisent la notion de choix éclairé, sans imposer de modèle unique. Elles montrent qu’il est possible d’apprendre ou de réapprendre. Mais elles restent souvent limitées à certaines zones ou à certaines catégories de population.
La perte de la connaissance nutritionnelle est donc un phénomène multifactoriel. Elle résulte de changements sociaux, économiques, culturels. Elle ne peut être résolue par des conseils généraux ou des injonctions. Elle suppose un travail de fond, patient, accessible, sans jugement. Redonner à chacun les moyens de comprendre ce qu’il mange, de faire des choix simples et adaptés, reste un défi collectif. Ce n’est pas une question de régime ou de performance. C’est une question de santé publique, de transmission, et parfois simplement de bon sens.